Texts


Paul Emmanuel Dubois, 2013.

Si je devais édifier (oh vanité !) un monument en hommage à l’Œuvre de Marcos Carrasquer on verrait, on regarderait :
L’artiste qui chevauche nu sous une cape décrépite, alter ego de Don Quichotte, un étonnement subtil sur son visage d’être encore là, mais qu’en sera-t-il de l’instant d’après ?… Car son corps dégingand musculeux est en équilibre précaire, une lancepinceau comme un balai grotesque dégoulinant de peinture primaire à la main gauche, la palette de l’artiste elle aussi dégoulinante, retenue, dans le trou destiné normalement au pouce, par le gros orteil du pied droit qui est au dessus de sa tête pour servir théoriquement de balancier éphémère à l’autre pied qui lui, est désespérément fiché dans l’oreille d’un cochon volant en talons aiguilles, l’air goguenard sous ses lunettes d’aviateur. L’autre main, agrippée à la queue tire-bouchonnée, semble l’ultime recours à « L’Aventure Continue ! » des deux compères qui pour le moment font corps, mais pour combien de temps ? Car les surplombant de toute sa hauteur, un moulin cadavérique aux yeux sans fond fait vrombir à toute vitesse ses ailes holocaustes… Et parce qu’on est jamais trop prudent, une tête réduite de Buster Keaton émerge dans toute sa blancheur lunaire à l’arrière du crâne de l’artiste et surveille, impassible ce qui se trame alentour.
Peintre, dessinateur, à l’encre, à l’huile, Marcos Carrasquer se coltine les deux médiums, à tour de bras, en alternance ou conjugué qu’importe, deux langages familiers mais autonomes dans leur essence propre, dans leur invitation à l’invention. Le dessin s’assimile plus à un livre, un récit, alors que la peinture est plus proche du story board, de l’image en mouvement, avec pour les deux médiums un point de rencontre qui est un instant voulu : celui du point dramatique. Il y a des acteurs, des observateurs, des machines qui transforment, qui malaxent, qui réduisent des choses (de l’humanité de préférence) ; pas des poseurs, des énergies, des sentiments, du sens, des références, des accidents, des chutes, des torsions, des facéties…
Marcos Carrasquer a le goût baroque, le gout burlesque, il n’ignore pas l’histoire, tant celle de l’art, que celle aliénante de notre Europe déshumanisée, il nous parle des affres de l’artiste sans aucune coquetterie, et laisse notre quotidien revêtir un réel carné.
Pour revenir à notre cochon volant, j’ai fait une association erronée mais juste, j’ai associé le cochon au roman de Mikhaïl Bougakov « Le Maitre et Marguerite », erreur dans le roman c’est un chat qui vole, et d’autres trucs je crois, bon pourquoi pas, mais le roman sous couvert d’extravagances est une oeuvre de résistance située dans l’URSS de 1930… sur le Bien et le Mal. En gros, c’est Satan qui fait la nique à Staline, et Satan, goguenard, promulgue et réalise le chaos Nietzschéen : la vie à tout jouir et son invention. L’auteur varie les styles, les actions dans un univers fantastique, fertile. Vous l’avez compris c’est là, sous le cochon, que l’association avec le travail de Marcos Carrasquer est juste.
Revenons au cochon pictural sous son Don Quichotte émotif, l’équipage est téméraire mais pas plus, surtout en l’état, surplombés par les ailes Caudines d’un moulin acariâtre. Que fait notre artiste de ce monument ?
Avec l’huile pour un tableau, MC intensifie l’événement, il est dans le sujet et sa rencontre avec la toile, avec la matière, c’est pas facile, il travaille le geste, les courbes, il assimile dans ceux-ci les maitres anciens, il se confronte avec sa technique, sa pratique. Pour le paysage peut-être du lierre rouge, qu’est ce que j’en sais ? Les ailes holocaustes ne fonctionnent pas, repentie, chaque aile une femme en douleur au dessus des bottes nazis du moulin rongé par les cadavres qu’il engendre. Il peint là, où viennent de passer Cochon-Quichotte, des personnages vaincus, une sorte de peluche géante, peut-être. Il trouve la juste composition, celle qu’il aime, de la chute annoncée : tout en lignes de forces, diagonales, courbes, et textures diverses. Des touches de couleurs primaires ponctuent l’espace, sur un monticule de chaussures, peut-être.
Dans les peintures de MC, les corps expressifs attirent l’attention et participent ardemment à la composition. Corps acteurs, qui face à un événement inopportun, corps porteurs à la fois d’âme et de plastique, sont pétris par leurs émotions en présence. Si l’un d’eux porte la Croix, c’est à dire une simple planche, il ne ploiera pas sous la douleur, car quitte à porter sa Croix autant le faire avec humour, pour que la profondeur d’âme ne soit pas contaminée par la barbarie. C’est une distance toute Keatonniene que pratique MC, distance nécessaire pour ne pas perdre la raison, mais aussi distance de résistance, car les corps acteurs savent que nous pourrons témoigner de leur parole, et que jamais, n’est pas ? Nous laisserons l’ignominie nous recouvrir de son silence. Que fait il avec l’encre pour un dessin ? Il continue la narration de Cochon-Quichotte, et peuple sans préméditation le papier de sa mythologie graphique et personnelle qu’il explore maintenant depuis plus de dix années, nourrie d’obsessions digérées et d’un quotidien ingéré, faite d’un réel réinventé et d’un quotidien recomposé, aux références tant historiques que personnelles, il forge durant tout un mois à la sueur de la plume, la narration attendue mais inattendue de Don Carrasquer de la planète terre. C’est avec ce matériel que l’artiste élabore sa narration, comment compose-t-il ses grands dessins si denses ?
C’est à partir d’une idée, d’un titre, ou d’un événement, choisi, désiré, que débute l’expédition : c’est en quelque sorte la « matrice » originelle. Comme dans un bon roman la première phrase contient en elle même ce que le livre va nous dévoiler, MC face à la matrice originelle apposée sur le papier devient l’inventeur de ce qu’elle contient, de ce qui va recouvrir entièrement la feuille, et comme il ne connait pas à l’avance son contenu, il le découvre et devient de fait le premier témoin (bien qu’acteur principal), le premier sujet face aux événements du dit dessin, et c’est dans et pour cette raison, qu’il n y a rien d’obscène, ni de gratuites provocations chez MC, la posture est bannie devant l’encre et la plume, devant le pinceau et la couleur, mais les états d’âmes eux sont les bienvenus le tout dans une mise à distance discrète. C’est comme ça. Pas vu de croix gammées superfétatoires comme l’on peut voir parfois chez certains artistes désespérément coincés dans une adolescence narcissique. Et toc ! Face à la « matrice » il peut labourer le sillon et créer au fil des heures, des heures, une situation narrative complexe et vivante. Au détail prés, qu’il n’a pas le droit avec l’encre et la plume au repenti, (ni au pâtés), il travaille sans filet et c’est avec le sens, le sien intime, qu’il concrétise et rend visible ce qui est entrain de se passer, une illusion réelle, possible à laquelle nous assistons. Nous ne sommes plus dans une unité de lieu et de temps, mais dans une unité de réel partagé, à un instant dramatique.
De fait, nous ne sommes plus spectateur mais témoin oculaire de quelque chose qui se trame, et l’on a envie, l’on doit, aller voir au plus prés pour mieux lire, ne pas en perdre une miette, et rendre compte de ce que l’on voit, car dans ce moment de bascule, plus rien ne sera comme avant. Et c’est ainsi que l’on peut passer de l’effroi au questionnement, de l’éclat de rire à l’étonnement, en quelques centimètres, Marcos Carrasquer nous chavire, nous faisant parfois voyant, jamais voyeur, il peut nous toucher avec un simple détail au plus sensible de notre condition d’équilibre précaire, nous chutons dans la reconnaissance, mais maintenant comme lui, nous avons la parade burlesque et désormais jusqu’à la pirouette finale, comme une hygiène artistique, nous pourrons face à l’adversité chuter jusqu’au burlesque salutaire.
Une instabilité vibratoire qui met en joie, pas de signes frauduleux, mais le sens de l’intime dévoilé avec classe.

ARTNET DRAWING NOW PARIS
Par Alexandre Devaux, 25 mars 2011.

... Les œuvres de Marcos Carrasquer (Galerie Samantha Sellem) planent quelque part au-dessus de tout. Du temps, et peut-être même au dessus du niveau de l'ensemble du salon. Il semble aussi bon peintre que dessinateur. Son univers ou celui de ses œuvres est fou, violent et drôle. Il y a beaucoup d'êtres obsédés qui se grattent compulsivement, qui se prennent la tête ou qui souffrent le martyr en passant à la moulinette. Il y a une moitié de squelette qui peint un tableau, juché sur un tas d'immondices. Des corps qui partent en poudre, du jeu sur la matière, sur le sens. Le traitement graphique est d'une extrême finesse.
C'est très séduisant.

ARTENSION
Violence, bouffonnerie et beau métier

Par Yves Desvaux Veeska, mars 2011.

À première vue, il n'y a pas de quoi rire : corps souffrants, tordus, entassés, exhibés, violentés... ou même hachés. Le plus souvent nus, ou grotesquement affublés de nippes qui étalent plus qu'elles ne voilent des anatomies fatiguées. Des figures anonymes et des portraits personnels sont jetés dans le chaos construit de scènes complexes que l'artiste commente parfois, mais ses commentaires sont ceux du témoin désolé de catastrophes incompréhensibles.
Ainsi, à propos d'une toile intitulée « Real Appeal » (l'appel du réel), il explique que sa femme et sa fille sont couchées sur un lit défait tandis que lui-même, nu, s'enfuit. Il est poursuivi par une bulle de savon gigantesque, qui contient toute une scène de modélisme ferroviaire; microcosme du réel ? Une dame nue, aux chairs débordantes, est portée sur ses épaules par une autre femme tout aussi nue, et musculeuse. L'artiste en fuite se cogne contre un objet par terre, c'est la maquette de son appartement, que l'on voit ici investi par des policiers entrain de se livrer à des exactions. À l'arrière-plan, un homme a l'air de méditer sur un siège de toilette. Qui est-il ? Qui sont-elles ? La suite des explications sera pour une autre fois. Débrouillez-vous avec ce que vous voyez.
Le dessin de Marcos Carrasquer est d'une efficacité diabolique, sa peinture est emmenée par une technique somptueuse. Sur des formats d'un à deux mètres de coté, ses compositions déploient des mises en scènes délirantes... mais parfaitement rigoureuses. Elles inspirent des sentiments contradictoires : on se trouve à la fois fasciné par leur exécution, et repoussé par les sujets généreusement sordides. C'est là qu'il faut faire un effort : derrière le dolorisme pénible du premier regard, l'ironie ravageuse se glisse. La laideur, la violence, l'absurde, tous ces gentils condiments de la condition humaine se trouvent fixés là, arrêtés par le pinceau de Carrasquer, épinglés pour être soumis à notre observation. Je dis bien, soumis.
Le monde réel, celui dont vient Carrasquer, est largement pourvu en souvenirs de violence, d'arbitraire policier, de tyrannie. Son père, emprisonné sous Franco, a fui l'Espagne à la fin de la guerre civile pour émigrer en Hollande. Cette histoire du père n'est pas sans laisser de traces dans la peinture du fils. Mais la revanche du fils s'exprime dans la dimension burlesque qu'il donne à l'horreur politique et sociale, à la façon dont il soumet à son art tous les tenants grotesques du désordre établi.
Après l'Histoire, l'histoire de l'art n'est pas non plus épargnée, où l'huile et l'encre de Chine se teintent de vitriol : dans un petit tableau de 2005 « History painting » cohabitent une princesse espagnole (échappée de Velazquez ?) à tête de singe et tenant palette et pinceau, qui fait face à trois personnages ventripotents, vieux et gros bébés à tête d'urinoir duchampien. Ils se tiennent debout sur un tapis qui n'est autre que le Guernica de Picasso. Une boule de corps humains enchevêtrés flotte en suspension entre eux. Dans un placard, des bariolages abstraits lyriques sont stockés sous une tête de mort. Vanités...
Le quotidien contemporain passe aussi à la moulinette de Carrasquer. Dans une allée de supermarché, où le rayon de viandes voisine avec celui du papier toilette, copulent un homme noir et une femme blanche. Comme dans chacun de ses tableaux, pas un détail n'est vierge d'un message à transmettre, messages pas forcément clairs, aussi troublants que ces corps présents partout dont aucune rougeur, vergeture ou poil ne nous est dissimulé.
Pénétrer dans le monde de Carrasquer demande donc un effort. Pour s'orienter, on y retrouve des thèmes récurrents : enchevêtrements humains, méticuleuses maquettes de modélisme, déversements de matière diverses où mots et lettres sont des fluides pas très catholiques laissant deviner des mauvais souvenirs de calotte franquiste et autres bouillies idéologiques plus actuelles. Bref, ce chaos finit par nous devenir familier quand on prend le temps de s'y arrêter. Et cette familiarité, quand elle est là, quand tout à coup on y réfléchit, elle nous glace et elle nous émerveille à la fois. Carrasquer, un jour qu'on lui demandait le métier qu'il aurait voulu faire, a répondu : gardien de but. Mais, après un match perdu 9-0, il s'est dirigé vers la peinture finalement. Il aime sans doute bien le foot, cependant il a du mal avec. Il a du mal aussi avec le réel. Mais il fait face avec son dessin, avec sa peinture. Et là, c'est lui qui marque.

ARTUP-TV
L'ivresse du jeu

Par Frédéric-Charles Baitinger, 2009.
> Lire l'article sur le site de ART-UP-TV

L'artiste est comme l'enfant, il joue : il s'invente un monde miniature dans lequel les signes du passé ressuscitent et s'instancient comme autant de mondes possibles pour son imagination. Mais il ne faut pas croire, pour autant, que ce jeu d'enfant soit dépourvu de sens. Bien au contraire, il engage celui qui y joue à revivre en lui-même les drames qu'il invente. Marcos Carrasquer n'est pas seulement un peintre métaphysique - comme son autoportrait en forme d'hommage à Chirico pourrait le laisser penser, mais c'est aussi un peintre de la chair et de la communion des corps - en leur parfois risible confusion...
Allongé sur le sol de sa chambre, entouré de toute sortes d'objets – livres, balais, plaque électrique, équerre, marteau - l'artiste contemple sa création. Ou plutôt non, il ne la contemple pas, il l'observe, tour à tour effrayé puis comme effaré par l'ampleur de la catastrophe. Tout est là. Le microcosme de son histoire – la sienne, celle qu'il s'est lui-même inventé; en une seul aire de jeu miniature, ce bricoleur de génie a rassemblé un siècle d'horreur; de pogrome, de lynchage, de misère, de famine, de camps de concentrations; oui, tout est là, fidèlement reproduit à l'échelle 1/100. Il n'y manque pas même l'image des tortionnaires béats qui firent de cette époque la plus ignoble et la plus obscène aussi – dans sa faculté à vivre comme si l'horreur n'existait pas.
La main posée sur son ventre, à quoi pense-t-il ? Saisi d'un éclair de lucidité, peut-être à ceci : quel est ce monde que j'ai fabriqué ? Comment ai-je pu prendre tant de plaisir à le faire ? Combien d'heures, de jours, d'années suis-je resté assis devant cette table - mais surtout, avec quel amour ! Avec quelle insouciance passionnée n'ai-je pas rejoué à l'infini les scènes de viol, de meurtre et de massacre collectif qui le composent. Oui, pour moi, combien d'années de Saturnales ainsi passées dans mon atelier ! Mais aujourd'hui que mon œuvre est achevée, que pour moi le jeu est fini - j'ouvre enfin les yeux sur l'ignominie de ce monde, et je pose cette question : que vaut ma création ? Quel est ce jeu auquel je me suis livré, pendant tant d'années ?
Pour entrer dans l'œuvre de Marcos Carrasquer, il ne faut pas seulement le suivre dans ses facéties, mais reprendre pour soi le drame auquel il confronte ses personnages. Il faut soi-même sortir de l'enfance et jeter sur ses jouets un regard lucide et triste - un regard qui ne cherche plus à se perdre dans la puissance de leur mana. Ainsi, tout est consommé – sauf peut-être l'inextinguible volonté de jouer; de se perdre à nouveau dans n'importe quel fantasme; et de recommencer à lui donner corps et réalité.
Et pourtant, lasse, parfois, de tant de clarté, la conscience enfiévré de l'artiste le supplie : joue encore, ô mon triste ami, moi-même je suis lasse de ma sobriété. Oui, dès que je suis seule, en moi-même, je m'ennuie. Alors joue encore, ô mon double maudit ! Même si ce n'est par intermittence; je t'en supplie, car la connaissance de l'histoire et de ses monstres n'est pas vivable; et les joies du monde fuient à l'approche de cet affreux nuage. Je ne veux plus vivre en dehors du temps. Jouer, comme tu le fais, n'est pas moins coupable, dans son innocence, que mon irascible envie de vouloir tout comprendre - sans jamais rien éprouver.
Foulons ensemble aux pieds les icônes qui nous accablent, les maîtres illustres et leur notoriété ! Et cette boule de chair qui partout s'étale, offrons-là en spectacle aux philistins pervers qui sans cesse s'écrient : Désir ! Corps ! Organes ! Et qui restent pourtant incapables de voir que leur tête - piètre organe - est devenue un urinoir; et leur corps aux désirs bouffis - une fosse sceptique par où s'écoule leur sombre désespoir.